Newspace Vs Covid

Alors que nous nous relevons à peine du confinement, que le télétravail est de mise et la crise loin d’être résolue, on se pose déjà des questions sur l’avenir post-Covid du Newspace. Partout, en lendemains de blackout mondial, on parle partout de régression, de recul de PIB, d’une crise économique qui nous frappe plus tôt que celle que les prévisionnistes avaient dans le viseur depuis des années.

Le spatial ne sortira pas indemne de cette épreuve, mais que prédire du Newspace ? Je me suis entretenu avec plusieurs start-ups, même si on est loin d’une catastrophe, il demeure des incertitudes.

Voir à long terme au-delà des crises

L’économie du spatial est une économie à long terme. La mise en œuvre d’un projet satellite, le développement d’un nouveau moteur, le support des applications spatiales, tout cela demande du temps et donc de gros moyens pour soutenir sur une longue durée. Dans l’immédiat, la plupart des entreprises du spatial n’ont pas dramatiquement souffert des confinements et cessation d’activité.

Ce sont celles qui étaient déjà en difficultés pour qui le couperet est tombé, celles qui avaient déjà des dettes. Parmi elles, le géant américain des télécoms Intelsat, ce géant qui dans les années 1980 pouvait se payer le luxe d’une mission avec la navette spatiale américaine pour réparer un de ses satellites en orbite (très cher). L’autre géant montant OneWeb est tombé en même temps que l’invasion du Covid-19, la dernière goutte qui a fait déborder le vase pour les investisseurs qui ont préféré rester en retrait plutôt que de couvrir les dettes. OneWeb et Intelsat se réfugient sous la loi des banqueroutes, en attendant d’avoir un repreneur, ou de régler leurs dettes. Théoriquement, la constellation OneWeb, 700+ satellites, qui commençait à peine d’être déployée, est condamnée ainsi que les sites de production, laissant sans passager un paquet de Soyouz et Ariane 6, dont le tir inaugural.

OneWeb Soyouz ST27 Baïkonour
Une fusée Soyouz emporte la première grappe de satellites OneWeb depuis Baïkonour dans la nuit du 6 au 7 février. (crédit ROSCOSMOS)

au La principale demande de l’investisseur est que le projet spatial dans lequel il investit soit suffisamment pérenne pour avoir un retour sur son investissement, même si c’est des années après. Dans le cas du Newspace, la crise semble resserrer les vannes des capitaux privés. Mais il est souvent difficile de donner une date d’aboutissement du projet qui soit fiable. Et souvent, elle est lointaine. Le développement est long et coûteux en main d’œuvre, technologies et infrastructures. Trouver de la clientèle pour un satellite ou un lanceur ne se fait généralement qu’au dernier moment.

Dans un entretien pour Spacekiwi, Stanislas Maximin, PDG de la start-up Venture Orbital Systems, est confiant pour l’avenir. VOS vise à développer un micro-lanceur nommé Zéphyr pour 2023. Il rappelle : ‘’on obtiendra un client au mieux une année avant le tir inaugural car il faut d’abord démontrer que le lanceur fonctionne’’. En attendant, VOS tourne sur fonds propres et autres investissements, suffisamment pour laisser passer la tempête. ‘’Là où c’est plus incertain, c’est pour notre levée de fonds pour développer notre moteur. Nous demandons 2.5 M€, mais là les fonds d’investissements ont tout fermé. Ils demandent plus de garanties’’. Difficile à dire si VOS arrivera à lever ses fonds dans les temps qu’ils souhaitent. Mais au pire, ça ne sera qu’un décalage dans le calendrier, peu important quand la société n’est qu’au début de son chemin.

Visuel de la fusée Zéphyr de Venture Orbital Systems (crédit VOS)

Venture Orbital Systems a toutefois mis à profit le confinement, de sorte à n’en être nullement impacté. ‘’Nous avons fonctionné en télétravail pendant tout le confinement. Nous avons même pu progresser plus vite que prévu dans le développement du moteur ! A part quelques rendez-vous annulés ou décalés, aucun impact direct de notre côté’’ rassure Stanislas Maximin. Hybrid Propulsion for Space, une autre start-up du Newspace français des lanceurs a su, elle, aussi tirer profit du confinement. ‘’On a su transformer cette crise en opportunité, avec seulement un peu de retard pris sur le développement car on attend la reprise pour enfin lancer la production de notre démonstrateur’’, informe Alexandre Mongeot, un de fondateurs. Hybrid vise à construire un moteur à propulsion hybride (c’est-à-dire à ergols liquides et solides). Ce genre de développement demande beaucoup de tests.

Finalement, la crise du COVID ne semble pas trop inquiéter les petites structures du Newspace, dont le financement reste encore pas trop compliqué à pourvoir. C’est moins aisé quand on est plus grand. Pour l’instant, les structures européennes ne semblent pas trop montrer de signe de faiblesse. Alors que le confinement se termine en Europe, la période post-Covid changera peut-être seulement les calendriers pour certains. ‘’Avec le recul du marché pour les 2-3 prochaines années, ça nous laisse finalement le temps de faire notre développement’’ affirme Alexandre Mongeot.

la feuille de route d’Hybrid propulsion for Space : le test du démonstrateur Joker est un des premiers chapitres d’une aventure si longue qu’elle a le temps de survivre aux crises ! (crédit HPS)

Retour du Newspace chinois

Le spatial chinois ne semble pas trop avoir souffert de la crise du Covid-19. La Chine n’était pas entièrement confinée comme l’était l’Europe. Les activités spatiales telles que le vol habité ou les programmes lunaires ont été fort peu impactés. La CMSA (Chinese Manned Space Agency) a même pu faire le vol test de son prototype de vaisseau spatial de nouvelle génération le 5 mai dernier.

Pour ce qui est des lancements, la crise du Covid-19 s’est installée au débit des vacances du Nouvel An chinois, période spatiale très calme pour le spatial chinois. Généralement, les lancements sont peu fréquents de février à avril. Il y a eu des décalages, mais aussi des échecs, dont il est difficile de faire le lien avec la crise du Covid-19. Enfin, aucun des quatre sites de lancement n’a été fermé comme l’a été le Centre Spatial de Guyane. L’impact le plus radical a été à Wuhan, épicentre chinois du Covid-19, ou le confinement le plus strict a été décrété. L’activité de la province était morte pendant deux mois, notamment la production des fusées Kuaizhou d’ExPace (CASIC). Les tirs ont repris aujourd’hui.

Côté Newspace chinois, Wuhan est une antenne mais la plupart des start-up sont sur la côte ou dans les environs de Pékin (c’est donc maintenant qu’on peut craindre pour elles avec actuellement la peur de l’arrivée d’une seconde vague). L’activité était quand même assez restreinte et le Newspace chinois n’a pas trop donné de signes de vie pendant plusieurs semaines. Mais le développement a vite repris. Déjà des avancements ont été annoncés par plusieurs start-up. Landspace progresse dans ses tests moteurs à méthane et oxygène liquide pour son lanceur Zhuque-2, dont le premier vol est prévu fin 2020/début 2021.

Aerial view of Chinese private launch firm Landspace testing its Tianque-12 methalox engine at a facility in Huzhou.
Nouveau test moteur côté Landspace au site de Huzhou. Landspace teste le Tianque-12, d’une poussée de 80 tonnes, qui devrait équiper le premier étage de la Zhuque-2 pour un premier vol en 2020/21. (crédit Landspace)

Une autre société, iSpace, la première du Newspace chinois à atteindre l’orbite avec l’Hyperbola-1, a elle aussi complété des tests de moteurs methaLOX. Elle vise 2021 pour faire décoller l’Hyperbola-2, qui devrait être partiellement réutilisable. La société Galactic Energy avait prévu le tir inaugural de son micro-lanceur Ceres-1 pour juin, mais le Covid-19 lui fait repousser ce test à août/septembre. La compagnie continue de développer un lanceur plus gros appelé Pallas-1.

En Chine, les vannes des financements ont visiblement réouvert. La start-up Deep Blue Aerospace a annoncé avoir obtenu 14.1 M$ de financements privés pour le développement de ses fusées Nebula. Beaucoup de société ne donnent néanmoins plus signe de vie. Certaines ont peut-être disparu mais c’est actuellement difficile à constater. Le gouvernement chinois a également donné un coup de boost en incluant les satellites internet dans une liste de nouvelles infrastructures susceptibles de recevoir un soutien de l’Etat.

Hot fire tests of the iSpace JD-1 engine in May 2020.
Test du moteur JD-1 (méthane / oxygène liquide) qui devrait équiper l’Hyperbola-2 de la startup chinoise iSpace. Le test a duré 200 secondes. (crédit iSpace)

Grande inquiétude aux Etats-Unis

Selon Quilty Analytics, plus de la moitié des acteurs du spatial ne génèrent pas de revenu, et ont donc besoin de moyens réguliers, généralement par investissements de fonds de pension ou autres Business Angels. Il faut admettre qu’aux Etats-Unis, le Newspace regorge de projets (satellites, lanceurs, applications, etc.). L’investissements y était très riche et avait atteint la somme record de 6 milliards de dollars au total en 2019.

Plusieurs secteurs du Newspace sont directement exposés. En premier, on compte les constellations internet. Ce service, dont même l’armée américaine est preneuse, est un vrai terrain de bataille entre les gros acteurs du Newspace et les privés déjà installés. Sur les cinq gros, deux sont déjà tombés : OneWeb et Leosat. Les trois autres sont SpaceX avec Starlink (comptant à l’heure où j’écris ces lignes, déjà plus de 450 satellites en orbite), Amazon avec Kuiper et Telesat. Le risque est qu’il n’y ait pas autant de vainqueurs que de survivants. Autre secteur satellite en danger : l’Internet des Objets (IoT). Le Newspace fourmille de sociétés et start-ups dans ce domaine mais la demande risque de baisser, selon Quilty Analytics.

Enfin, les micro-lanceurs sont les projets parmi les plus exposés, car très nombreux et presque tout aussi nombreux à ne pas générer de revenu. En effet, dans le domaine, seul RocketLab commence à s’en sortir avec 12 lancements et 53 satellites mis en orbite. Les plus gros projets voient quand-même déjà le bout du tunnel comme Virgin Orbit, qui a réalisé son premier vol de LauncherOne le 25 mai (échec), notamment grâce au soutien financier du fondateur et milliardaire Richard Branson. Astra s’en sort aussi et a annoncé dernièrement la venue d’un nouveau test moteur avant de préparer le vol de la Rocket 3.0 pour le 20 juillet.

LauncherOne drop test
Largage de la LauncherOne par son avion-porteur le Boeing 747 recyclé et baptisé Cosmic Girl. La LauncherOne a fonctionné normalement pendant quelques secondes avant de stopper la mise à feu de son moteur et d’être perdue. (crédit Virgin Orbit)

Le problème est surtout pour tous les projets de micro-lanceurs qui sont moins aboutis. Certes, à l’instar de Venture Orbital Systems ou Hybrid Propulsion for Space en France, ces start-ups voient généralement, juste leur calendrier décalé. Mais la concurrence est nombreuse aux USA et nous savons tous que seuls les premiers auront le temps de bétonner leur terrain pour survivre. Alors qu’il est à craindre de voir tomber de nombreux micro-lanceurs avant même d’être nés, on demande l’aide à l’Etat.

Il a été démontré aux Etats-Unis que si une compagnie voulait avoir l’assurance de soutien financier privé, il fallait décrocher le Graal, à savoir un contrat avec le gouvernement. L’Etat booste ce milieu par des petits contrats que ce soit en passant par le public avec la NASA ou la DARPA, comme le privé avec de Département de la Défense, le NRO ou l’US Air Force. C’est comme ça que plusieurs start-ups qui n’ont jamais volé se retrouve avec déjà un contrat gouvernemental à honorer. C’est le cas par exemple de SpinLaunch, une startup qui cherche à mettre en orbite des smallsats par – accrochez-vous- catapultage, a déjà un contrat test avec le Pentagone. Autre exemple, l’US Air Force avait donné un contrat à Vector Aerospace, cinq jours avant qu’elle fasse faillite. Tentative de sauvetage ? Le contrat est, lui, passé chez Aevum, une autre startup qui cherche à développer un micro-lanceur aéroporté par un drone dont on n’a vu que des maquettes !

Aujourd’hui, pas question de ne pas soutenir. Les contrats gouvernementaux perdurent et on réfléchit même à mettre la technologie des start-ups fragiles sous couvert de sécurité nationale rien que pour éviter qu’elle finisse rachetée par la Chine.

Bref, la crise du Newspace des micro-lanceurs ne fait que commencer aux Etats-Unis. Beaucoup craignent qu’elle dure suffisamment longtemps pour essouffler de nombreuses startups. Dans une interview avec CNBC datée du 3 mai, Peter Beck, PDG de RocketLab, pense qu’on n’est qu’aux premiers jours de 18 mois d’environnement dur à vivre pour beaucoup.

Electron on the pad at Launch Complex 2, Wallops Island, Virginia.
Test de l’Electron sur le pas de tir LC2 à la Wallops Facility e Virginie. RocketLab devrait la faire décoller d’ici la fin de l’année. En 2021, RocketLab aura une vingtaine de tirs à son actif et trois pas de tirs. Avec plus de 500 employés et la Nouvelle-Zélande débarrassée du COVID-19, l’Electron a désormais de beaux jours devant elle, jouissant encore un peu de son monopole prolongé par la crise. (crédit RocketLab)

Sources principales Chine (Andrew Jones) : SpaceNews, SpaceNews.

Sources principales USA : CNBC, CNBC, SpaceNews, SpaceNews, SpaceNews, SpaceNews.

Un grand merci à Stanislas Maximin (Venture Orbital Systems) et Alexandre Mongeot (Hybrid Propulsion for Space) pour leurs réponses.

(Crédit image de tête d’article : John Kraus)

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