2020, RocketLab et le Newspace sous leadership kiwi

(via Sam Toms & Simon Moffatt)

Bienvenue chez Spacekiwi ! Pour lancer ce nouveau blog, je vous propose de faire le point sur ma compagnie préférée, RocketLab, qui est aussi la compagnie spatiale préférée des américains semble-t-il d’après le sondage de SpaceNews de 2019. Il faut admettre, RocketLab bouge beaucoup. Vraiment beaucoup, alors que le premier tir ne date d’il n’y a même pas trois ans. Même le COVID19 ne semble pas l’arrêter.

RocketLab bouge, mais est loin d’être la seule compagnie à évoluer. Le Newspace vit beaucoup plus vite que le spatial que nous connaissions il y a dix ans. Tous ces nouveaux acteurs, tous ces nouveaux projets, et un marché en ébullition. La concurrence se forme petite à petit, chez les petits lanceurs, comme chez les gros. Car entendons-nous bien. Il y a plusieurs pans du Newspace des lanceurs : les lanceurs légers et les autres avec SpaceX ou Blue Origin. Dans cet article, nous nous intéresserons juste aux petits. Mais tous ont dans le viseur un marché particulier : les smallsats, c’est-à-dire les petits satellites de moins de cinquante, ce même marché en train d’exploser aujourd’hui.

Décollage d’une fusée Electron depuis le LC1 le 31 janvier 2020 pour la mission « Birds of a Feather » (via RocketLab)

RocketLab, 11 lancements depuis 2017

Posons les bases : RocketLab est une société Américano-Néo-Zélandaise fondée en juin 2006 par le PDG actuel Peter Beck. En 2009, la société devient la première privée à atteindre l’espace depuis l’hémisphère sud avec sa fusée-sonde Ãtea. Avec des coups de main de la DARPA et de la NASA, RocketLab devient la première compagnie à mettre au point un lanceur fabriqué par impression 3D et à équiper ses moteurs de turbopompes électriques. Ce micro-lanceur est baptisé Electron.

Après un premier lancement en 2017 qui se solde par un échec, tous les autres (dix aujourd’hui) se déroulent sans aucune fausse note, portant la fiabilité de l’Electron à 91%. L’Electron remplit toutes les cases : commercial, civil, scientifique, militaire, reconnaissance, démonstration technologique. Sa faible capacité d’emport et un troisième étage électrique allumable à souhait permet à l’Electron une livraison à la carte pour le client. Depuis, tous les clients prestigieux américains y ont fait un vol : NASA, DARPA, US Air Force, NRO (National Reconnaissance Office)…

RocketLab dévoile peu d’information sur ses prochains vols. Le prochain vol était prévu pour le 29 mars depuis Mahia Peninsula (reporté en raison du confinement en Nouvelle Zélande) avec à bord le smallsat de démonstration technologique ANDESITE, créé par des étudiants et professeurs de l’Université de Boston avec le soutien de la NASA. Le satellite sera accompagné d’autres passagers. RocketLab a également annoncé ces dernières semaines deux nouveaux contrats de lancement avec Capella Space et le japonais Synspective pour des tirs fin 2020. Mais le gros coup a été annoncé le 14 février avec le lancement du cubesat CAPSTONE de la NASA à destination de l’orbite lunaire, en éclaireur de la future station spatiale orbitale internationale Gateway.

Depuis 2017, RocketLab a mis en orbite 48 petits satellites en orbite basse en 11 tirs. Certains ont désormais porté leurs fruits et garantissent la confiance. Le 17 mars, la NASA a certifié le lanceur Electron ‘’catégorie 1’’. L’Electron a désormais la confiance totale de la NASA pour lancer ses petits satellites low-cost dans les domaines des sciences, de l’éducation et de la preuve de technologie. Cette certification a été obtenue suite au succès du vol Electron pour la mission ELaNa-19 de la NASA en décembre 2018. Cette confiance est un argument de poids pour le marché des smallsats. Depuis fin 2019, RocketLab a une licence permanente de la FAA pour pouvoir tirer depuis son premier pas de tir.

Décollage de l’Electron portant les cubesats de la mission ELaNA-19 depuis le LC1 à Mahia Peninsula, le 16 décembre 2018.
(crédits Trevor Mahlmann via RocketLab)

Les ambitions d’un leader du secteur

RocketLab est la première compagnie privée a monde à opérer un micro-lanceur. Aujourd’hui elle est encore la seule, mais pas pour longtemps. La concurrence arrive et RocketLab n’aura pas l’argument du prix face aux futurs lanceurs. Même si à l’instar de SpaceX, RocketLab a cassé le prix d’un lancement dédicacé d’un smallsat, ça reste plutôt élevé aujourd’hui en 2020 : entre cinq et sept millions de dollars le lancement selon les estimations. Certains projets proposent deux voire trois fois moins.

L’argument phare de RocketLab demeure la cadence, avec un objectif de plusieurs dizaines de tirs par mois. Cette forte cadence a pour but de pouvoir fournir une réponse rapide au besoin du client et surtout de débloquer le marché des smallsats. Autre conséquence, la forte cadence permettra de réduire les coûts de campagne de tir et de production de l’Electron, qui deviendra alors moins chère jusqu’à atteindre le prix visé par RocketLab, à terme : entre 3 et 5 millions de dollars.

Inauguration officielle du pas de tir LC2 le 15 décembre 2019 à la Wallops Flight Facility, Virginie (crédit RocketLab)

Tenir la cadence nécessite toutefois de nombreux moyens : une production qui tient la route et plusieurs pas de tir. Actuellement, RocketLab n’utilise que son premier pas de tir LC1 à Mahia Peninsula en Nouvelle Zélande. En janvier, RocketLab a inauguré officiellement son second pas de tir à la Wallops Facility en Virginie, sur la côte Est des Etats-Unis, pour pouvoir tirer aussi depuis le sol américain. Le pas de tir est opérationnel et a accueilli sa première Electron qui devrait décoller d’ici l’été avec un satellite de l’US Air Force. Enfin, un troisième pas de tir est en construction à côté du LC1. Pour la production, RocketLab a lancé la construction d’un second centre pour compléter celui qui se trouve à Auckland.

Vue aérienne de la construction du LC1B, juste à côté du LC1 à Mahia Peninsula, datant du 5 février. Le LC1B devrait être terminé à la fin de l’année.
(crédit RocketLab)

Dans l’idée de réduire le prix, RocketLab est elle aussi tombée dans la lubie du réutilisable. Les acteurs du Newspace sont dingues de cette mode lancée par SpaceX. Beaucoup préfèrent reconditionner leurs premiers étages de fusée pour un autre vol plutôt que de les produire en masse. RocketLab a dans l’idée de réutiliser le premier étage de l’Electron avec un procédé, disons-le, acrobatique. L’étage contrôlera sa rentrée atmosphérique et déploiera un parachute. Puis il sera récupéré par hélicoptère avant de tomber dans l’eau. Le réutilisable a toujours donné de ailes aux projets, mais là on est plutôt audacieux. Pourtant, le test vient déjà d’être fait :

Lien vidéo : le test de récupération du premier étage Electron

Les équipes de RocketLab ont déjà installé plusieurs expérimentations sur le premier étage du lancement pour tester sa capacité à contrôler sa rentrée atmosphérique. Le neuvième vol en décembre 2019 a permit de recueillir des données. Lors du dernier vol fin janvier 2020, le premier étage était équipé d’un système de guidage pour tester sa rentrée atmosphérique.

Plus qu’un délire technologique, RocketLab souhaite étendre son marketing à ce qu’on pourrait appeler une ‘’solution complète’’, comprenant comme service le lancement mais aussi la plateforme satellite, et la communication avec votre satellite. Grosso modo, si vous avez un satellite à construire, venez avec votre charge utile et on se charge de tout et à la fin vous n’aurez plus qu’à discuter avec lui avec un réseau qu’on vous a fourni. C’est la première fois qu’une compagnie privée propose un service tout-en-un.

La plateforme satellite Photon, développée à partir du troisième étage électrique Curie (crédit RocketLab)

Tandis que l’Electron assure le lancement, RocketLab a créé la plateforme satellite Photon, dérivée du troisième étage électrique Curie, sur laquelle le client n’a plus qu’à fixer sa charge utile. Photon fournira guidance, ordinateur de bord, communication, alimentation, moteurs, tout ce dont a besoin un satellite. Pour la communication, RocketLab s’est associée avec la société américaine KSAT pour jouir de l’usage de ses stations et antennes au sol.

            Plus de six mois après avoir dévoilé Photon, RocketLab n’a cité aucun client. Le 16 mars, RocketLab a annoncé avoir acheté la société canadienne Sinclair Interplanetary, fournissant des composants pour smallsat comme par exemple des roues à réaction pour la guidance, ou encore des star-trackers pour se repérer dans l’espace.

RocketLab a engagé une centaine de personnes en 2019, constituant une force de plus de 500 employés aujourd’hui. (crédit RocketLab)

La concurrence arrive en 2020

Le Newspace des micro-lanceurs est déjà en route. Déjà des projets sérieux sont sur le point d’aboutir avec des lanceurs comme LauncherOne (Virgin Orbit) et Rocket 3.0 (Astra Space). D’autres concurrents Américains ou Européens sont juste derrière : Relativity Space, Firefly Aerospace, PLDSpace et au moins une dizaine d’autres projets sérieux.

La start-up Chinoise Linkspace teste son démonstrateur ‘’NewLine Baby’’ dans le but de développer le premier lanceur avec un premier étage réutilisable. Linkspace a déjà reçu plusieurs millions de dollars de financements privés. (crédit Jason Lee/Reuters)

C’est en Chine que la concurrence est déjà en place, elle vient d’arriver avec les start-ups Landspace, OneSpace et iSpace. Les deux premières ont échoué leur premier lancement mais restent debout pour autant. iSpace est, elle, la toute première compagnie privée non étatique à mettre un satellite dans l’espace depuis le sol Chinois avec son micro-lanceur Hyperbola-1. C’était à l’été 2019. Elle est, actuellement la seule concurrente de RocketLab. Mais ça va changer.

            Le Newspace des micro-lanceurs fourmille d’idées, de projets, d’acteurs et surtout de moyens ! J’ai recensé plus d’une centaine de projets actifs de micro-lanceurs sur la planète, avec, certes, tous sérieux mais certains plus ambitieux. En Chine ou aux Etats-Unis, l’argent coule à flot pour soutenir le milieu. Plusieurs start-ups ont pu lever des dizaines de millions de dollars en 2019.

Le soutien des institutions est, lui aussi, très engagé. Les agences spatiales (NASA, ESA et CNSA) se proposent comme consultantes pour donner un coup de main. Les centres de tests sont mis à contribution, les bancs d’essai des moteurs son prêtés, ou loués. En Chine, la défense à mis à disposition plusieurs pas de tir au Jiuquan Space Center.

            Pourquoi tous ces soutiens ? La raison est que le marché des smallsats manque cruellement de lanceurs pour envoyer toutes ses constellations de cubesats. D’après les derniers rapports d’Euroconsult, près de 7 000 cubesats sont prévus d’être envoyés dans l’espace dans la décennie 2020.

Le nombre de cubesats envoyés dans l’espace croît irrégulièrement, mais il croît significativement. Déjà aujourd’hui, il n’y a pas assez de lanceurs pour envoyer tous ceux qui attendent. (crédit Spacekiwi)

On adorerait voir tous ces projets devenir réalité, avoir le choix entre une centaine de lanceurs pour envoyer son cubesat. Mais la réalité économique est différente. La concurrence est rude car les gros opérateurs ne vont pas laisser ce marché leur filer entre les doigts. SpaceX a déjà réalisé un lancement multiple de smallsats par Falcon 9, Arianespace s’apprête à le faire avec les fusées Vega et dans le futur avec la Vega-C et Ariane 6. La Russie et l’Inde le réalisent déjà avec respectivement la Soyouz-2 et la PSLV qui a déjà réussi à envoyer plus de 100 smallsats en même temps.

Beaucoup de ces projets de micro-lanceur ne verront pas le jour et des start-up se verront obligées de fermer comme l’a fait Vector qui était pourtant un concurrent sérieux à RocketLab. Leo Aerospace a cessé ses activités le 19 mars. Et même quand la DARPA organise un challenge avec 12 millions de dollars comme carotte, personne n’arrive à la décrocher à temps, comme Astra qui échoue dans la dernière ligne droite avec des pannes de son lanceur sur le pas de tir à quelques heures de la deadline !

On peut aussi se relever, comme l’a fait Firefly Aerospace et comme est en train de le faire Stratolaunch, avec son immense avion-porteur. La demande est forte en nombre de projet à mettre en orbite mais reste encore fragile dans les capitaux. La crise économique impulsée par le COVID19 risque par ailleurs d’être fatal à de nombreuses sociétés.

            Enfin, alors que beaucoup de projets ont pour but d’innover ou de disrupter la technologie des lanceurs, les clients tentent de rappeler les bases et le besoin urgent de lanceurs disponibles. ‘’ce qui compte, c’est le prix, le timing et la fiabilité de votre lanceur. Le reste, la technologie, on s’en fiche’’ a rappelé dernièrement une responsable de Spaceflight, une société spécialisée dans le management de vol à passagers multiple qui se plaît à tester les nouveaux lanceurs.

            Bref, RocketLab a des longueurs d’avance, mais on ne sait pas pour combien de temps. Avec la garantie de survivre à la crise du COVID19, et alors que la société Américano-kiwi cherche déjà à passer de nouvelles étapes et à se rendre plus flexible, il lui reste encore à consolider les bases : le prix, le timing, et la fiabilité.

Avec 11 lancement et seulement 1 échec, la fusée Electron est désormais une fusée d’expérience, qui semble même être préférée à la Vega ! Mais elle ne sera bientôt plus la seule dans le secteur. (crédit Sam Toms/RocketLab)

Sources : SpaceNews, RocketLab, Reuters, SpatioNotes, Clubic..

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